Varia


Les Joueurs de Nikolaï Gogol, vertige des masques

Pierre-Etienne Royer.
Ixarev, un tricheur professionnel qui a fabriqué son propre jeu de cartes, rencontre un jour une bande organisée d'homologues qui lui offrent de collaborer avec eux, sous la direction de leur mentor, le Consolateur ; au moyen de la flatterie, ils obtiennent du tricheur l'abandon de toute méfiance, et en lui proposant de plumer une victime, ils l'entraînent en fait à participer à sa propre déconfiture. Voici en quelques mots le propos des Joueurs, pièce dont l'écriture commence entre 1832 et 1837, achevée en 1842, puis publiée la même année dans la première édition des oeuvres complètes de Nikolaï Gogol, préparée sous sa direction. Ce texte constitue un exemple remarquable d'imposture. Il mêle en effet d'une part le discours du mensonge, qui consiste à tromper autrui, et le discours de l'illusion, qui consiste à se tromper soi-même, et met en scène un jeu de masques vertigineux : le masque de sincérité arboré par le Consolateur, conjugué à l'aveuglement d'Ixarev, le passionné du jeu, parvient à se faire passer pour un visage, et la pièce nous amène au point d'indistinction entre ces deux phénomènes.

Le rôle des virtuoses dans la valorisation de la musique soviétique. Examen de la presse communiste française

Thomas Thisselin.
La valorisation en France entre 1945 et 1956 de la musique soviétique s'opère à travers les événements ou les articles de presse consacrés aux virtuoses soviétiques. La musique est valorisée par des arts ou des pratiques connexes, néanmoins parties intégrantes de la musique : l'enseignement soviétique, la danse, le cinéma… La période stalinienne d'après-guerre élargie à l'immédiat après Staline représente l'acmé de la dictature stalinienne et reste encore aujourd'hui la plus mystérieuse de l'histoire soviétique. Cette période correspond par ailleurs, en URSS, à un moment d'exacerbation de la politique culturelle dite du « réalisme socialiste » dans le domaine des arts, et spécialement de la musique. Cela exigeait de l'artiste une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire, son devoir étant de participer à la lutte idéologique et à l'éducation des masses dans l'esprit du socialisme. Limiter la question de la réception de la musique soviétique aux réactions et aux discussions que cette musique suscitait dans les revues savantes serait ne pas prendre en compte la manière dont elle a interrogé, en tant que modèle, la sphère de la consommation musicale française en général. Il s'agit ici de ne pas interpréter la réception de la musique soviétique en France à travers celle d'un compositeur ou d'une oeuvre. Les virtuoses sont ainsi valorisés comme des […]

Subculture Movements and the Multi-faceted Nature of Resistance: when Dissidence Starts by Wearing Green Socks

Milàn Czerny.
International audience

Autour de la réception de l’œuvre littéraire de Sorana Gurian en Roumanie

Tomasz Krupa.
Le cas de Sorana Gurian (1913-1956) permet d’examiner la situation d’une multiple exclusion au sein de la société européenne du xxe siècle : elle est à la fois femme, juive et étrangère, accusée d’espionnage et de collaboration, et son corps, handicapé et touché par le cancer, devient le principal coupable de ce bannissement pluriel. L’auteure est une figure tragique : non seulement par sa vie, mais aussi par l’oubli dans lequel est tombée son œuvre – pourtant originale et reconnue à l’époque –, comptant six volumes en roumain et en français et des dizaines de publications dans la presse. Dans le présent article, je propose une lecture de quelques chroniques littéraires portant sur deux éditions de Gurian parues en Roumanie en 1945-1946 : Zilele nu se întorc niciodată [Les jours ne reviennent jamais] et Întâmplări între amurg și noapte [Aventures entre crépuscule et nuit], qui témoignent de la manière dont on percevait l’Autre, en l’occurrence une femme écrivain, une femme infirme ou bien une femme d’origine juive au xxe siècle. Cette perspective a pour but de montrer les conditionnements autres qu’esthétiques (genre, corporalité, classe sociale, convictions politiques, origine ethnique, etc.) qui ont déterminé l’apparition et la disparition de Gurian sur la scène littéraire, et qui influencent toujours la manière de percevoir ses textes en Roumanie. À la fin de cette étude, je réfléchis à la […]

Le corps, la chair et l'âme dans l'oeuvre poétique de Vladislav Khodassevitch

Emmanuel DEMADRE.
Même dans Putëm zerna (où en des moments de plénitude mystique, le monde apparaît transfiguré), l’œuvre poétique de Khodassevitch est dominée par une vision du monde dualiste, qui s’inscrit dans l’idéalisme mystique symboliste « soloviévien ». Ce rapport au monde se cristallise d’abord dans le dualisme corps (« moi »)/âme (esprit), où le corps du poète est perçu comme une « enveloppe », dont l’âme ne parvient à se libérer que difficilement. Dans Tjažëlaja lira, le dualisme « moi » (corps)/âme s’accentue, et l’aspiration mystique du poète se réduit de plus en plus à un douloureux effort de transcendance, d’une intensité physique, proprement pathologique. Le corps étant la concrétisation de l’enfermement dans un monde que le poète rejette, la dichotomie intérieure corps/âme s’intensifie à mesure que s’exacerbe la perception du dualisme monde/au delà. La matière « inerte » que le poète « Orphée » transcendait dans la «Ballada» finale de Tjažëlaja lira, fait ainsi place, dans Evropejskaja noč’, à un univers écrasé par la matérialité et dominé, dans la vision expressionniste du « cycle allemand », par la violence et une sexualité dégradante. À ce rejet du corps et cette répulsion pour la chair s’oppose, dans l’univers khodassévitchien, une image corporelle, plus fugace, mais radicalement positive, celle de la vie utérine et du fœtus dans le sein maternel, que le poète […]

Bilinguisme et diglossie en Bulgarie - une nouvelle perspective sur leur état contemporain

Gueorgui Armianov.
Cet article examine certaines formes particulières de diglossie et de bilinguisme en Bulgarie. Il prend en compte l’évolution de la société bulgare au cours des trente dernières années et les processus d’interférence linguistique associés aux changements politiques ou influencés par ceux ci. L’analyse porte principalement sur la disparition progressive des dialectes régionaux et sur leur remplacement progressif et systématique par d’autres formes substandards, telles que le langage familier, le langage populaire, les urbanolectes ou les dialectes sociaux. Une attention particulière est accordée à la langue turque en Bulgarie, qui entretient des relations plus complexes avec la langue standard et représente un cas spécifique et très intéressant de bilinguisme, associé à la diglossie.