Les voyages lointains des écrivains polonais (XXe-XXIe siècles)


Impartial ou engagé, européen ou polonais ? À la recherche de l'identité du reporter. (Aujourd’hui, nous allons dessiner lamort de Wojciech Tochman)

Małgorzata Sokołowicz.
Le présent article se penche sur Aujourd’hui, nous allons dessiner la mort, livrereportage de l’auteur polonais Wojciech Tochman, qui traite du génocide des Tutsis de 1994. Les analyses montrent que le narrateur-reporter devient un héros à part entière dans le texte. Son attitude par rapport à ce qu’il raconte, son engagement ou son impartialité ainsi que l’esprit européen qui l’emporte sur la mentalité polonaise, deviennent des marques du reportage contemporain où rien n’est donné au lecteur qui doit chercher le sens avec le reporter.

Bronisław Malinowski et Stanisław Ignacy Witkiewicz : voyage aux sources polonaises de l'anthropologie moderne

Anna SAIGNES ; Stanisław Jasionowicz.
Le Journal d’ethnographe de Bronisław Malinowski, compilation de notes non destinées à la publication, réunies pendant les séjours de l’anthropologue sur l’île Mailu et les îles Trobriand entre 1914 et 1918, a suscité de nombreuses polémiques au moment de sa publication posthume en 1967. La trivialité des préoccupations du futur grand anthropologue n’a pas manqué de choquer et a valu à l’auteur d’être qualifié de « narcisse hypocondriaque » par Clifford Geertz. Cet article se propose de reprendre le débat sur le Journal d’ethnographe à la lumière du roman de jeunesse de Stanisław Ignacy Witkiewicz, Les 622 chutes de Bungo (écrit en 1910/1911). S.I. Witkiewicz, peintre, dramaturge et romancier, était alors lié avec Malinowski par une grande amitié et l’a accompagné au début de son expédition en 1914. Une telle relecture du Journal d’ethnographe permet de reconsidérer l’apport de la culture polonaise à la charte de l’anthropologie moderne et de dénouer certains malentendus que le Journal a pu susciter.

L’anti‑journal de voyage en Amérique de Miron Białoszewski (AAmérique, 1988 et Journal secret, 2012)

Alexander Fiut.
Miron Białoszewski (1922‑1983), poète, prosateur et dramaturge, a laissé deux témoignages de son séjour aux États‑Unis, effectué à l’automne 1982 : le premier est un récit de voyage intitulé AAmérique [AAmeryka], qui paraît en 1988, soit cinq années après la mort de l’auteur ; le deuxième est constitué par une partie de son Journal secret [Tajny dziennik], qui n’a été publié qu’en 2012. D’AAmérique, on peut dire qu’il s’agit d’un « anti‑journal ». Pour mieux appréhender la particularité de celui‑ci, il est intéressant de confronter l’image du Nouveau Monde qui s’en dégage de celle qu’on trouve dans un autre « anti‑journal », Amérique, de Jean Baudrillard, publié en 1986. Białoszewski contemple l’Amérique d’un regard, peut‑être non dénué de tout a priori, mais façonné par une expérience historique et une vision du monde qui lui sont propres. Baudrillard trouve dans ce voyage américain la confirmation de ses diagnostics catastrophistes.

À Suwałki en Pologne et au Canada. Tziganes, Indiens, métis et êtres hybrides. Du cliché de l’étranger à l’hybridité exilique constitutive de la condition humaine

Piotr Bilos.
Le Canada qui sent bon la résine (première édition en 1935) d’Arkady Fiedler mêle le reportage à une quête personnelle. Les 14 récits du recueil Je doute que vous arriviez à nous suivre publiés en 2013 par Jacek Milewski exploitent la fiction afin de dire des vérités sur la communauté tzigane polonaise. Les deux ouvrages font apparaître une optique commune justifiant qu’on les étudie côte à côte. Arkady Fiedler et Jacek Milewski se déportent en dehors de leur groupe d’appartenance vers des communautés, certes ancrées solidement dans leur culture, mais aussi, à bien des égards, dominées et marginalisées : les Indiens et les Tziganes. La découverte de l’autre et sa transposition en récit s’inscrit dans une double perspective exilique, car l’exil touche aussi bien le sujet‑scripteur que son objet d’étude. On pense à la figure de l’intellectuel, outsider et exilé, chez Edward Saïd. Né du franchissement des frontières, l’exil invite à déstabiliser les cadres de représentation de l’espace natal, domestique et familier, à faire l’épreuve d’un « étranger » à propos duquel nous ne savions pas grand‑chose sinon qu’il était opposé au « nous ». Ici et là, le projet littéraire suppose une préparation quasi‑scientifique ; la mise en place de conditions quasi‑expérimentales aptes à briser les obstacles qui, en temps normal, obscurcissent, voire rendent impossible l’accès à l’étranger. […]

Écrivains polonais en Asie : L'Éventail japonais de Joanna Bator (2004)

Marzena Karwowska.
Joanna Bator est une écrivaine contemporaine, qui jouit ces dernières années d’une popularité grandissante non seulement auprès des lecteurs, mais également auprès de la critique. En tant qu’anthropologue et lauréate des bourses de la Japan Society for the Promotion of Science ( JSPS) ainsi que de la Japan Foundation, elle s’est rendue à Tokyo à trois reprises. Publié en 2004 (réédition en 2011), Japoński wachlarz [L’Éventail japonais] est le fruit de ces voyages asiatiques. L’Éventail japonais constitue la trace personnelle et subjective de l’expérience de l’altérité culturelle vécue par une Européenne, une écrivaine polonaise, pendant la durée de son lectorat à l’Université de Tokyo. Dans ce livre, Joanna Bator recourt à une technique de création originale qu’elle appelle zuihitsu, autrement dit « en suivant le pinceau ». Le livre constitue dès lors une sorte de collection ou ensemble d’images de voyage dont émerge une image du Japon.

La vie n'est pas ailleurs : L'Est d'Andrzej Stasiuk (2014)

Agnieszka Kaczmarek.
Dans son livre Wschód [Orient], Andrzej Stasiuk soutient qu’il a toujours voyagé à l’Est. Comme ses voyages, les écrits de Stasiuk sont une forme de documentation du monde et d’exploration de ses nuances, de ses couleurs et de ses différences. Dans cet article notre attention se portera sur la géographie des textes de Stasiuk, sur la représentation de l’Est de l’Europe, considéré comme marge du Vieux Continent. Mon but est d’expliquer ce que l’Est représente pour Stasiuk du point de vue culturel, mental, voire politique. L’expérience littéraire et celle du voyageur invitent à réfléchir sur la nouvelle géographie de l’Europe après 1989 et sur son identité.

Jacek Hugo-Bader sur les traces de Ryszard Kapuściński et de Svetlana Alexievitch en ex-URSS. La Fièvre blanche. De Moscou à Vladisvostok, 2009

Katia Vandenborre.
Sur les quatre livres que compte l’oeuvre de Jacek Hugo‑Bader, trois se déroulent en Russie et dans les territoires de l’ex‑URSS : Dans la vallée paradisiaque, parmi les mauvaises herbes [W rajskiej dolinie, wśród zielska, 2002], La Fièvre blanche [Biała gorączka, 2009] et Le Journal de la Kolyma [Dzienniki kołymskie, 2010]. Cette prédominance russophone constitue le point de départ du présent article dont l’objet est de situer la personnalité littéraire d’Hugo‑Bader, dans la pléiade polonaise des écrivains voyageurs. L’intérêt pour l’espace post‑soviétique invite en effet à rapprocher Hugo‑Bader de deux écrivains qui se sont illustrés dans le domaine : Svetlana Aleksievitch et Ryszard Kapuściński. En prenant en compte la méthode, la collecte de matériau, la relation aux témoins, le rapport au pouvoir russe, la mise en récit et l’utilisation de la littérature, la comparaison permettra de dégager ainsi quelques‑unes des spécificités de l’auteur de La Fièvre blanche.

La Russie comme expérience de vie et d'écriture : Le Journal d'un loup de Mariusz Wilk

Isabelle Després.
Mariusz Wilk est un auteur polonais qui voyage dans la Russie du grand Nord. Son premier ouvrage, Le Journal d’un loup, révèle l’originalité de ce regard. Wilk cherche à découvrir la Russie en profondeur, en choisissant de se fondre dans la vie locale. Pour cela il s’installe dans les îles Solovki, un lieu excentré, mais représentatif à ses yeux, de l’histoire et de la mentalité russes. Il y découvre un monde en sursis, marqué par les ruines du système pénitentiaire soviétique, mais aussi par la présence séculaire du monastère. Dans ses notes, Wilk s’arrête sur certains détails à forte potentialité métaphorique. Enfin, il se livre à une réflexion sur son double statut d’écrivain et d’étranger, sur l’écriture qui permet le dépassement de soi, sur la langue et le mot, avec sa charge émotive et symbolique. Le Journal d’un loup est autant un témoignage sur la Russie d’hier et d’aujourd’hui, qu’une réflexion sur la pratique et l’écriture littéraire du voyage.

Un Polonais au « Far East » : Asie fantôme. À travers la Sibérie sauvage (1898‑1905) de Ferdynand Ossendowski (1923)

Anne-Marie Monluçon.
Le récit de voyage d’Antoni Ferdynand Ossendowski, Asie fantôme. À travers la Sibérie sauvage (1898‑1905), écrit en 1923 et traduit en français en 1925, via l’anglais, résulte d’une histoire éditoriale complexe et attend encore une traduction d’après l’original polonais. Il s’agit d’éclairer ici les raisons de son succès lors de sa première réception et celles de sa redécouverte depuis 1989 et la levée de la censure en Pologne : pourquoi (re)lire Asie fantôme ? Ce livre qui double les écrits scientifiques du géologue polonais peut faire l’objet d’au moins trois lectures complémentaires : comme récit littéraire d’un scientifique, il articule la science avec l’économie et l’écologie ; comme texte inspiré des romans d’aventures anglo‑saxons ou polonais, il s’impose comme un western anti‑colonial du Far East ; comme texte d’un auteur rescapé d’une chasse à l’homme des révolutionnaires russes et mongols en 1920‑1921, racontée dans Bêtes, hommes et dieux, il déploie tout un monde fantômal, où le narrateur côtoie la mort et les morts.

Un Polonais en Extrême-Orient : tribulations d'un texte entre New York, Paris et Varsovie. Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux. À travers la Mongolie interdite, 1920‑1922

Elżbieta Koziołkiewicz.
Après que la révolution bolchevique a éclaté, Ferdynand Ossendowski, un scientifique, aventurier et écrivain polonais, qui vivait dans l’Empire russe, a réussi à fuir le pays et raconter son histoire au monde. Ce récit d’un voyage dangereux à travers l’Asie centrale, intitulé Bêtes, hommes et dieux (conformément à l’original Beasts, Men, and Gods), a été publié à New York grâce à l’aide d’un Américain, Lewis Stanton Palen. Le livre, universellement admiré, a été traduit de l’anglais en plusieurs langues et Ossendowski lui‑même a préparé peu après une version polonaise de la narration. Bien qu’on attribue à Palen seulement le rôle d’un collaborateur, son implication dans le projet semble plus importante qu’on ne l’avait supposé jusqu’à présent. Cet article examine des lettres de Palen à Ossendowski qui n’avaient encore jamais été commentées ainsi que des détails sur leur collaboration plus tardive pour formuler une hypothèse sur la genèse du livre le plus connu d’Ossendowski. Il retrace également la carrière littéraire de Palen qui, à partir de la publication de Bêtes, hommes et dieux, a commencé à collaborer avec d’autres « auteurs‑sources » d’Europe centrale et de l’Est, dont il a rédigé et/ou traduit les récits autobiographiques. Mais alors qu’aucun d’entre eux n’a raconté plus tard cesévénements dans sa propre langue, Ossendowski l’a fait et les différences […]