Volume 47. Le discours autobiographique à l'épreuve des pouvoirs Europe - Russie - Eurasie


1. Avant-Propos

Catherine Géry.
Ce volume de la revue Slovo fait suite à une journée d’études qui s’est tenue à l’Inalco en avril 2012, et qui se présentait elle-même comme l’aboutissement de deux années de séminaire de Master 2 (accueillant aussi des doctorants) sur les discours autobiographiques. Au cours de ces deux années, nous avons tenté d’évaluer la position du sujet et son expression au xxe et au xxie siècle en dehors de l’Occident ou des cultures dites « occidentales ».Nous avons envisagé diverses manifestations littéraires (au sens large du terme : formes écrites et orales) du discours autobiographique dans l’espace moral, culturel, social et politique : en partant du matériau brut de l’« ego-document » (lettre, journal intime, notes) pour aller jusqu’aux savantes autobiographies postmodernes, en passant par la littérature testimoniale et toutes les stratégies élaborées sous les systèmes communistes où parler de soi sous une autre forme que celle de l’autocritique ou de la courte autobiographie strictement normée et codifiée était éminemment suspect.
Rubrique : Avant-propos

2. Introduction

Catherine Poujol.
Pour qui, pourquoi, comment parler de soi ? De quelle manière s’articule le discours autobiographique, les discours autobiographiques ? Le sujet est largement rebattu et la littérature foisonne d’exemples aussi célèbres que convaincants.Comment ces discours autobiographiques peuvent-ils s’inscrire dans les interstices souvent réduits que concède le pouvoir politique, mais aussi, celui de la société englobant les individus auquel nul n’échappe, fût-il lui-même l’incarnation du pouvoir ? Comment parviennent-ils à « prendre le pouvoir » le temps de leur énonciation, par surprise, par stratégie, par inertie ? À le distordre, le minoriser, le transcender. La question mérite d’être posée.Ce numéro spécial de Slovo consacré au « discours autobiographique à l’épreuve des pouvoirs en Europe – Russie – Eurasie » se veut une polyphonie de voix diverses connues ou ignorées, où résonneront celles des souverains eux-mêmes, comme celles des simples individus prenant la parole et accédant ainsi à une notoriété fugace, à côté de celles plus attendues des écrivains et autres personnalités reconnues par l’histoire.
Rubrique : Introduction

3. L’individu à l’épreuve des pouvoirs communautaires dans l’épopée lyrique d’Isaac Babel Cavalerie rouge

Catherine Géry.
Cavalerie rouge est un texte instable et ambigu, une reconstruction onirique et mystificatrice où le réel vécu par l’auteur-narrateur passe par toute une série de prismes déformants, faisant subir au lecteur une expérience de la désorientation analogue à celle éprouvée par Isaac Babel lors de la campagne de Pologne en 1920. Aussi, l’expérience de la guerre est rendue comme une expérience de l’altérité. Lioutov, le narrateur de Cavalerie rouge et alter ego de Babel est l’étranger absolu : Juif chez les Cosaques, intellectuel chez les combattants, bolchevique chez les Hassidim, il contemple le monde d’un regard extérieur avec une distance qui empêche toute identification mais aussi tout assujettissement identitaire. Le regard de l’étranger est propre à renouveler profondément la perception, ce qui est, selon Viktor Chklovski, l’un des principes majeurs de l’étrangéisation comme dispositif narratif visant à gêner les processus de reconnaissance ou d’appartenance, pour atteindre la singularisation. Cette singularité irréductible, c’est celle du sujet qui se pense lui‑même comme un autre et qui, de ce fait, résiste à toutes lesdéterminations sociales et à toutes les formes normatives de pouvoir et de savoir.
Rubrique : La Russie en ses marges

4. Les Karaïmes de Crimée : communauté et exil

Blandine Guyot.
Dans cet article sont présentés deux récits dont les auteurs, Avraam Kouchoul et Jacques Kefeli, étaient Karaïmes de Crimée. Ils avaient combattudans l’Armée blanche et émigrèrent en France, dans les années 1920, à la suite des événements de la révolution russe. Dans son récit « Prière » [Molitva], écrit en 1930, et publié en russe en France dans le journal Russkaâ Mysl’ n° 45 (4820), le 26 novembre 2010, AvraamKouchoul relate le moment de l’exil en novembre 1920, au départ du port de Sébastopol, en Crimée, et sa traversée en bateau sur la mer Noire en route vers Constantinople. Dans le récit « Le Sage Hakim Isak, légende ancienne de Crimée » [Mudreč Hakim Isak, drevnaja krymskaja byl’], publié en russe dans la revue d’émigration Vozroždenie n° 47, Paris, 1955, l’histoire se passe dans la période du Khanat de Crimée, autour du palais de Bakhtchisaraï et de la forteresse de Tchoufout Kalé. Le Khan et son épouse favorite s’aiment d’un amour partagé, mais l’ombre d’une séparation plane sur leur couple. Un médecin karaïme, Hakim Isak, renommé pour sa sagesse, est appelé à la Cour pour tenter de dénouer ce drame. L’auteur, Jacque Kefeli, consacre la seconde partie de son récit aux descendants des personnages de la légende, sescontemporains dans l’émigration en France.
Rubrique : Fenêtres sur l'Europe

5. Cyberia : les monades informatiques du « je » autobiographique

Julien Paret.
Cet article porte sur les nouveaux modes d’expression du projet autobiographique en relation avec les technologies de l’information et de la communication (TIC). Nous proposons ici aux lecteurs de découvrir la Russie postmoderne à travers les yeux d’une galerie de personnages pittoresques et truculents qui, à l’instar des simulacres des romans de science-fiction cyberpunk, hantent le Runet – l’Internet en langue russe – en construisant, déconstruisant et reconstruisant leurs identités en temps réel dans le monde virtuel au gré de leurs pérégrinations politiques et philosophiques. Pour ce faire, nous avons examiné les profils, les commentaires, les photographies, les discussions, les liens, etc. publiés sur la toile par différents acteurs du cyberespace russophone : des blogueurs anonymes ou professionnels, un punk, un milicien du Donbass, ou encore un agent d’influence au service du régime de Vladimir Poutine.
Rubrique : La Russie en ses marges

6. Autobiographie d’un autochtone de la taïga de Sibérie occidentale : Iouri Vella et la projection dans l’avenir

Eva Toulouze.
Iouri Vella (1948-2013) était un éleveur de rennes, poète et militant nenets des forêts en Sibérie occidentale. À plusieurs reprises, il lui est arrivé de parler de lui, voire d’écrire, à des moments clés de son existence, son autobiographie.Dans cette étude, j’entends analyser l’ensemble de ces textes : autobiographies, mais aussi les éléments autobiographiques émergeant dans ses oeuvres littéraires, sachant que plus on avance dans le temps, plus ceux-ci deviennent dominants.J’interprète ces textes pour faire ressortir le message que Iouri Vella entend ainsi faire passer.
Rubrique : La Russie en ses marges

7. De Crusoé à Robinson. Peut‑on échapper à la fiction ? Les tergiversations de la prose de Kazimierz Brandys

Marek Tomaszewski.
la prose de Kazimierz Brandys exhibe un questionnement constant à propos de ses structures narratives. On y découvre différents stratagèmes au niveau de l’organisation de la fiction littéraire : crypto-biographie, mélange de genres et de styles, décomposition des formes discursives, auto-création, auto-commentaire (relectures des oeuvres précédentes selon le principe de la distanciation), stylisation romantique, etc. Les signes de l’écriture s’opposent de manière pathétique aux notes de diariste scrutant inlassablement les réalités quotidiennes. La rhétorique de l’auteur de Lettres à Madame Z ne fait jamais abstraction de l’horizon d’attente des lecteurs du moment, ceux qui abordent le texte dans un lieu et un tempsbien définis. Le projet artistique des Carnets semble être mené à bien à travers un affrontement dialectique (volontairement articulé) entre la fiction romanesque et le journal de bord. C’est bien l’autobiographie qui établit une sorte de séparation programmée entre les deux moi (celui de l’énoncé, celui de l’énonciation), entre la personne écrivant et le personnage qu’elle décrit. De surcroît, il s’agit à tout moment de réactualiser la vision « réaliste » des choses perçues au fil des jours, sans toutefois renoncer à la conscience, au souci fondamental de la performance littéraire. Brandys s’efforce d’arracher le roman à sa fonction exclusivement narrative, génératrice de fables et de récits, […]
Rubrique : Fenêtres sur l'Europe

8. De Un roman naturel à Physique de la mélancolie (Gueorgui Gospodinov) : de « nous sommes je » à « je sommes nous ». À la recherche de la totalité perdue

Marie Vrinat-Nikolov.
Entre ces deux romans s’opère un mouvement finalement très proustien : mouvement du doute généralisé, de la crise angoissante suscitée par la dissolution de l’« l’identité » et des certitudes, annonciatrice de l’apocalypse dans Un roman naturel, vers l’acceptation mélancolique mais sereine de cette crise, placée sous le signe de l’empathie dans Physique de la mélancolie. Au constat angoissant du « nous sommes je » succède la réponse : « je sommes nous ». Je suis l’humanité tout entière. Mouvement proustien de quête douloureuse qui s’achève sur des épiphanies lumineuses et ouvre des pistes de réflexion intéressantes pour renouveler notre approche et notre regard à la fois du postmoderne en littérature et des « écritures du moi ». Comment rendre compte du doute, « intrinsèquement lié au métissage 31 », de la mobilité, de la labilité de « l’identité » d’aujourd’hui, sinon par le postmoderne, écriture métisse par excellence ?
Rubrique : Fenêtres sur l'Europe

9. Ego-récits de l’intégration : deux itinéraires de déportés au Kazakhstan soviétique

Isabelle Ohayon.
Deux hommes, déportés au Kazakhstan durant la Seconde Guerre mondiale, rapportent leur expérience respective. En dépit des grandes difficultés qu’ils rencontrent – détention au Goulag, assignation à résidence, stigmatisation administrative, conditions matérielles précaires – ils racontent l’histoire de leur intégration réussie dans la ville de Karaganda. Ces deux itinéraires donnent à voir comment s’agence, dans une ville minière d’Asie centrale, une société soviétique particulière, composée de proscrits et de groupes ethniques différents.
Rubrique : Au-delà des steppes de l'Asie centrale

10. Le prince Babur et le pouvoir des mots

Danièle Auffray.
le Livre de Babur (Bâbur nâme) est un classique dans une aire culturelle allant de l’Ouzbékistan jusqu’à l’Inde. Il s’agit de l’autobiographie du princeBabur, héritier de la grande dynastie de Tamerlan, tombé dans un quasi dénuement mais qui va se ressaisir et fonder un empire qui sera connu comme l’empire Moghol, régnant sur l’Inde depuis le milieu du xvie siècle – jusqu’au milieu du xixe. L’article présente les hypothèses concernant le sens à donner à cette entreprise d’autojustification, y compris une approche du soufisme, la forme mystique de l’Islam en Asie centrale, dont Babur était un adepte.
Rubrique : Au-delà des steppes de l'Asie centrale

11. Les écrivains djadides turkmènes A. Kulmuhammedov et O. Vepaev sur eux-mêmes et sur leur époque

Muradgeldi Soegov.
cet article éclaire quelques aspects de la vie et de l’oeuvre de deux écrivains djadides turkmènes, A. Kulmuhammedov (1885-1931) et O. Vepaev (1885-1937), qui furent l’objet d’une campagne de dénonciation par la brigade de vérification de la littérature turkmène en 1931, notamment de la part d’O. Tačnazarov (1902-1942). Dans la revue « Études turkmènes » (Turkmenovedenie), ce dernier s’appuie sur des extraits des poèmes d’O. Vepaev pour le dénoncer comme un ennemi du pouvoir soviétique. Dans l’esprit de cet article, A. Kulmuhammedov et O. Vepaev ont toujours été vus de façon très négative par les critiques littéraires de toute la période soviétique, qui ont continué de les caractériser comme des nationalistes, des panturquistes et des ennemis du peuple. Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1980 qu’on a commencé à changer d’avis sur ces auteurs et à porter un jugement positif sur leur legs littéraire.
Rubrique : Hors dossier

12. Le moi et le pouvoir dans la littérature russe de l’époque médiévale

Galina Subbotina.
La notion de « culte du moi » étant moderne, il semble quasi impensable de relever des indices de réflexivité dans la littérature russe médiévale. Pourtant, nous y percevons un effort d’introspection dans de nombreux textes, tels L’Instruction de Vladimir Monomaque (Poučenie Vladimira Monomaxa), la Supplique de Daniil le Reclus (Molenie Daniila Zatočnika), la correspondance entre Ivan le Terrible et Andrej Kurbskij, l’Hagiographie de l’archiprêtre Avvakum écrite par lui‑même (Žitie protopopa Avvakuma, im samim napisannoe). Ainsi, nous nous attacherons à montrer comment, dans le cadre des relations avec le pouvoir – étatique ou religieux –, les formes et les enjeux de l’auto-présentation et de l’auto-analyse se profilent à cette époque initiale du développement de la littérature russe.
Rubrique : La Russie en ses marges

13. Souvenirs d’enfance (Moscou, années 50)

Vera Fluhr.
ce récit évoque les événements historiques majeurs de l’URSS dans les années 1950 (décès et obsèques de Staline, dénonciation et arrestation deBéria) au travers d’épisodes de la vie d’une petite Moscovite. Il raconte le quotidien d’une famille et la vie d’un quartier vu par les yeux d’une enfant, ce qui rend l’atmosphère de l’époque beaucoup plus présente et nous plonge vraiment au coeur de la vie soviétique sous ce régime totalitaire.
Rubrique : La Russie en ses marges

14. Munavvar qori’s “Memoirs”: An Uzbek Confession-Testimony from the Files of the Secret Police

Adeeb Khalid.
cette étude examine les prétendus « Mémoires » de Munavvar qori Abdurashidxon o’g’li (1878-1931), une figure d’importance dans l’histoirepolitique du Turkestan à l’ère révolutionnaire et une des premières victimes de l’OGPU. Le texte autobiographique comprend une série de pokazanija, écrits quand Munavvar qori était en état d’arrestation, et qui racontent ses activités depuis la révolution. L’étude analyse la manière avec laquelle on se présente – soit une combinaison de confession limitée et de démentis vraisemblables – et le langage qu’on y déploie. L’étude offre aussi des extraits du texte en traduction anglaise.
Rubrique : Au-delà des steppes de l'Asie centrale

15. Mirsaid Sultan-Galiev, Essai autobiographique « Qui suis-je ? » : lettre aux membres de la Commission centrale de contrôle avec copie àI. V. Staline et L. D. Trotsky (23/05/1923)

Xavier Hallez.
cet article présente de larges extraits traduits de l’autobiographie de Mirsaid Sultan-Galiev (1892-1940), écrite en détention en 1923. Sultan-Galievfut un des plus connus et des plus influents communistes musulmans de Russie entre 1918 et 1923. Sa disgrâce fut provoquée par son opposition à la politique nationale stalinienne lors du débat sur la future constitution de l’URSS. Il fut accusé d’avoir tenté « de lier tous les nationaux des régions périphériques pour la lutte contre le centre » et d’être un « élément anti-parti et anti-soviétique ». Sultan-Galiev écrivit une longue et originale autobiographie, intitulée « Qui suis-je ? » pour justifier sa position et démontrer son engagement révolutionnaire.Elle est introduite par une lettre adressée à la Commission de contrôle centrale du Parti communiste et à Staline et Trotsky, dans laquelle il analyse la politique nationale soviétique et les raisons de ses désaccords avec la ligne officielle.
Rubrique : Au-delà des steppes de l'Asie centrale