Dans A Woman’s Empire: Russian Women and Imperial Expansion in Asia, Katya Hokanson, professeure associée de littérature russe et comparée à l’université de l’Oregon, interroge le rôle des femmes dans l’expansion russe en Asie centrale au XIXe siècle.
Cet ouvrage de Jules Sergei Fediunin, préfacé par Stéphane Audoin-Rouzeau, traite d’un sujet d’une brûlante actualité, que le lecteur occidental méconnaît encore trop souvent dans sa complexité : les nationalismes russes, ferment de la guerre russo-ukrainienne.
Benjamin Deruelle, le directeur de publication, s’emploie avec l’aide de nombreux historiens spécialistes à démontrer que les différentes composantes du champ historique (récits, sources, historiographies…) ont toujours fait l’objet d’instrumentalisations pour appuyer les entrées en guerre – dans la lignée de la célèbre expression du géographe Yves Lacoste : « l’Histoire sert à faire la guerre ». C’est en tout cas la principale thèse défendue tout au long des pages. Loin de se vouloir moralisateur en affublant l’historien d’une quelconque responsabilité, l’ouvrage de Benjamin Deruelle se veut avant tout érudit et pédagogue.
L’article explore la fondation de la bibliothèque russe Tourguenev à Paris ainsi que l’origine du mythe qui l’entoure. Malgré son nom, il est généralement admis que son fondateur est le célèbre révolutionnaire German Lopatine. Une réévaluation de mémoires et de témoignages inédits a permis de retracer les circonstances qui ont conduit à l’idée de cette bibliothèque, émanant de différents milieux de la communauté russophone de Paris, y compris des étudiantes en médecine radicalisées du cercle des Tchaïkovski et des cercles artistiques. Ce groupe de jeunes femmes, soutenues par Tourgueniev, a réussi à ouvrir un premier cabinet de lecture. Cependant, cette diversité transgressive initiale a été oubliée, le rôle de Tourgueniev s’est estompé pour devenir symbolique, tandis que la docteure Nadejda Skrovortsova et la cantatrice Maria Gay ont été anonymisées, substituées par l’image convenablement masculine du fondateur révolutionnaire.
Au début des années 1920, une minorité d’émigration d’environ 300 personnes : les Karaïms de Crimée, s’exila en France, dans la première vague de l’émigration russe. Environ 50 Karaïtes de Constantinople se joignirent à eux, à la suite de l’avènement de la Turquie de Mustafa Kemal en 1924. Durant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1944), la communauté des Karaïms, disséminée dans toute l’Europe, fut plongée dans la tourmente des persécutions raciales et de l’antisémitisme. Avec l’aide de l’Association des Karaïmes à Paris, qu’ils avaient fondé en 1923, les Karaïms de France s’engagèrent dans une lutte collective pour sauver leur vie, dont l’enjeu fut la démonstration de leur identité, face à deux administrations infâmes : la Gestapo et le Commissariat général aux questions juives. Nous suivons le cours de cette page d’histoire bouleversante à travers le récit inédit de Simon Kazas, alors président de l’Association des Karaïmes à Paris.
Cet article vise à examiner les représentations du quotidien de la guerre russo-ukrainienne dans l’est de l’Ukraine à travers la pièce de théâtre documentaire intitulée Mauvaises routes de Natalka Vorojbyt. L’analyse se concentre sur les situations de la vie quotidienne exposées dans la pièce, ainsi que sur la mutation du langage en temps de guerre. L’article met également en évidence les représentations du corps, en particulier le corps féminin confronté aux ravages de la guerre. L’analyse de ces éléments dans l’œuvre de Vorojbyt permet de comprendre le rôle des productions dramaturgiques contemporaines dans le développement du nouveau drame ukrainien.
Cet article analyse les représentations du sujet féminin et de la guerre qui se déploient dans trois écrits poétiques d’Elena Fanaïlova, autrice et journaliste russe contemporaine. L’article montre que, en recourant aux différentes stratégies de narration et de symbolisation, Fanaïlova met en scène la guerre comme une émanation essentielle de la société russe soviétique et post-soviétique, dont la cohésion est fondée par une expérience collective de la violence militaire et civile. Dès lors, la binarité des genres cesse d’être dans son œuvre un antagonisme structurant pour la représentation de l’individu et de son expérience. Ancrant ses personnages féminins dans l’espace socio-politique de la Russie actuelle, Fanaïlova remet en cause la perception de la violence comme d’un monopole univoquement masculin, ce qui distingue la poétesse de certaines écrivaines notoires de la littérature russophone post-soviétique.
L’article analyse trois œuvres pour enfants et adolescents parues en Russie entre 2018 et 2023, et qui relatent la guerre en Ukraine, avant ou après le 24 février 2022, perçue par un narrateur enfant. Ces œuvres s’inscrivent dans la tradition, récente en Russie, du récit où l’enfant joue le rôle de témoin de traumatisme historique. Portant sur l’actualité et soumises à la censure, elles brouillent les pistes géographiques : les personnages témoins évoluent dans des univers – à la fois anonymes et reconnaissables – déchirés par la destruction et la mort, cette dernière n’étant toutefois pas physiquement décrite. Ces textes, montrant la guerre à hauteur d’enfant, permettent de mettre la focale sur les changements de la vie quotidienne, sur le glissement d’objets familiers et d’actions coutumières vers l’horreur et l’impensable, que les narrateurs eux-mêmes peinent à saisir, à admettre et à mettre en mots, et encore moins à juger.
Peut-on rire pour s’opposer à une guerre ? En partant de cette question, cet article examine la place et le rôle du rire dans la Russie post-février 2022, en s’intéressant particulièrement au cas des mèmes. Oscillant entre résistance et complaisance, ce phénomène numérique possède un double potentiel : il peut à la fois renforcer et freiner l’opposition de la société russe à l’agression contre l’Ukraine. L’analyse débute par une théorisation des effets possiblement « vertueux » des mèmes, tout en en soulignant les limites. Elle se poursuit par l’étude de deux cas emblématiques : l’action de Lentach, une page de mèmes russe populaire sur les réseaux sociaux depuis le début du conflit, et la controverse judiciaire entourant le mème « Non à la vobla » à la fin de l’année 2022. Bien que les mèmes ne constituent pas un outil central d’opposition à la guerre menée par Poutine, ils contribuent néanmoins à préserver un potentiel de résistance au sein de la société russe.
Relativement nouvelle dans l’espace public bulgare, l’expression « discours de haine » contribue à mieux reconnaître les sentiments haineux comme fondement de certaines discriminations au sein de la société. La production littéraire des dix dernières années marque aussi un changement notable dans ce sens en s’emparant de sujets jusqu’alors marginaux, voire totalement absents des livres de fiction et des ouvrages d’histoire littéraire. Aussi trouve-t-on désormais, à côté du large corpus d’histoires de conflits opposant des adversaires idéologiques, des romans et des recueils de poésie traitant ouvertement de problématiques liées à l’intolérance collective à l’égard des minorités ethniques et sexuelles. La haine, cependant, se manifeste sous différentes formes qui, paradoxalement, produisent un effet similaire : l’invisibilisation de l’altérité, quand ce n’est pas le déni de son existence. Je me propose dans cet article d’examiner les divers aspects de la haine à travers leurs représentations dans la production littéraire bulgare la plus récente, tout en les plaçant dans une perspective historique. Il s’agit de montrer que, après avoir aidé à forger les préjugés nourrissant la peur et l’intolérance, la littérature peut tout autant contribuer à les déconstruire.
Cet article vise à explorer la thématique de la haine dans les Carnets de la maison morte de Fédor Dostoïevski. Cette œuvre clef du romancier permet de réfléchir aux réseaux de haine qui structurent l’espace carcéral russe organisé autour de haines ethniques, religieuses ou sociales entretenues et alimentées par l’administration pénitentiaire. En s’appuyant sur d’autres textes fondamentaux de la littérature des camps comme les Récits de la Kolyma ou L’Archipel du Goulag, cette étude cherche à montrer en quoi l’expérience de la haine a marqué Dostoïevski et sa production littéraire.
Au cours de son existence, Vladimir Nabokov connaît deux systèmes totalitaires, incarnés, d’un côté, par le pouvoir bolchevique, que la famille Nabokov fuit dès 1919 et qui donnera naissance à l’Union soviétique en 1922, et, de l’autre côté, par le régime national-socialiste, sous lequel Nabokov vivra jusqu’en 1937, année pendant laquelle il quittera Berlin pour Paris, puis les États-Unis. Même si l’écrivain ne subit pas lui-même la répression de ces deux totalitarismes, il n’en est pas moins touché dans la mesure où son cousin, Iouri, est tué par les bolcheviques en 1919 et où son frère homosexuel, Sergueï, meurt dans le camp de concentration de Neuengamme en 1945. En outre, il est considéré comme un individu « dégénéré » en raison de ses œuvres littéraires, de sa nationalité russe et de sa femme juive, faisant de lui un demi-Juif. Au regard de cette histoire personnelle, il n’est pas étonnant que l’auteur consacre plusieurs de ses œuvres à ces deux régimes reposant sur la haine de la différence d’autrui, dont Nabokov dépeint la perversion à l’aide de procédés variés, explicites ou implicites, notamment dans les deux romans Invitation au supplice (1938) et Brisure à Senestre (1947) et les trois nouvelles Un Léonard (1933), Lac, nuage, château (1937) et L’Extermination des tyrans (1938). Cette étude permet de souligner la volonté de l’écrivain de défendre les droits de l’homme, et plus particulièrement le droit à la différence et à l’unicité de l’individu.
L’autrice de l’article ambitionne de mettre en perspective les représentations des chefs d’État soviétiques dans la caricature anticommuniste, publiée dans la presse d’émigrés russes en France dans les années 1920–1930, et les dessins satiriques récents, paru à l’étranger, après le 24 février 2022 et évoquant la folie meurtrière du chef d’État russe actuel. La comparaison proposée permettra de mettre en avant les points communs de ces représentations des « ennemis politiques » appartenant à deux époques différentes : mises en scène, métaphores, allusions, etc. L’analyse de ces œuvres permettra également d’amorcer une réflexion autour de la contextualisation de la haine selon les époques et les sociétés.
Au cours du siège que subit Leningrad durant deux ans et demi par les troupes allemandes, la haine fit l’objet d’un double renversement des valeurs. Comme dans toute l’URSS stalinienne en guerre, elle acquit une connotation positive quand la propagande soviétique se mit à encourager, voire à ériger au rang de devoir civique, la haine à éprouver envers l’ennemi fasciste. En étudiant les journaux personnels tenus par les assiégés, il s’agit de voir dans quelle mesure cette campagne d’instrumentalisation des affects, qui avait pour objectif de renforcer la mobilisation de la population, fut efficace et comprise par la population. Mais contrairement à l’image d’Épinal véhiculée par des décennies d’historiographie soviétique bien figée dans un canon héroïsant, l’Allemand ne fut pas la seule cible de la haine des assiégés. Dans un contexte de famine, de lutte quotidienne pour la survie et d’explosion de la mortalité, des manifestations de rancœur, d’envie et d’égoïsme apparaissent au sein de la population, s’immisçant jusque dans la sphère familiale. Écornant la représentation dominante d’une société exemplaire louée pour son entraide à toute épreuve, la haine entre proches fera l’objet d’un des tabous les plus intouchables de cette histoire. Un tel décalage invite à interroger ce sentiment en tant qu’infraction à une norme comportementale et émotionnelle qui persistera à présenter des habitants affamés, au seuil de la mort, en surhommes, leur déniant le droit et la légitimité à éprouver des affects tout aussi hors-normes que l’étaient leurs conditions de vie.
Cet article vise à fournir une définition lexicographique des lexèmes appartenant au vocable russe nenavist’ ‘haine’ dans le cadre de la Lexicologie Explicative et Combinatoire. Nous présentons étape par étape la méthode qui pourra servir de schéma de description lexicographique pour d’autres noms de sentiments, applicable à d’autres langues. Après avoir présenté le cadre théorique de notre recherche, nous abordons la discussion sur le nom du champ sémantique des sentiments en russe et émettons l’hypothèse sur la polysémie du vocable nenavist’. Nous analysons ensuite la structure actantielle des lexèmes nenavist’1 et nenavist’2 pour donner enfin leurs définitions lexicographiques – scientifique et didactisée.
Cet article tente de circonscrire le sentiment de la haine dans le contexte de la guerre à grande échelle déclenchée par la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022, à travers les textes poétiques et les témoignages essentiellement parus dans la presse ou sur les réseaux sociaux.
Julius Margolin, philosophe, écrivain et critique littéraire Juif (1900-1971) a passé cinq ans dans les camps du Goulag (1941-1945). Pendant sa détention, il a pu écrire, notamment un texte intitulé Doctrine de la haine, dans lequel il analyse les différents types de haine collective. Cet ouvrage lui a été confisqué dans le camp et détruit. Dans son magistral récit du Goulag, traduit en anglais sous le titre Journey into the Land of the Zeks and Back: a Memoir of the Gulag, Margolin résume ce livre perdu sous la forme d’un chapitre. Cet article tente de situer son œuvre dans le contexte de la pensée humaniste de son époque.
Plus que jamais, nous devons chercher à comprendre comment surgit la haine, ce sentiment qui fait perdre à l’homme sa grandeur, sa volonté de dominer ses pulsions et son envie de découvrir l’autre. Plus que jamais les textes réunis dans ce recueil sont nécessaires, car chacun d’entre eux apporte un éclairage sur les causes et les conséquences des explosions de haine et sur la plus violente d’entre elles : la guerre.
Cette liste recense les éditrices et rédactrices en chef de la presse périodique russophone dans l'Empire russe de 1763 à 1890. Chaque notice comporte dans sa première partie des données biographiques suivies d'une brève énumération des activités liées à la production et la médiation littéraires. La deuxième partie des notices est dédiée aux activités d'éditrice et de rédactrice en chef : y sont précisés la période pendant laquelle ces activités ont été pratiquées, les titres des périodiques concernés, la fréquence et le lieu de leur parution.
Cet article présente Anna Engelhardt, une femme quasi-inconnue en France et peu étudiée en Russie, malgré le rôle important qu’elle joua dans la vie sociale et culturelle de son pays au XIXe siècle. Elle fut à la fois rédactrice en chef, traductrice, éditrice, critique littéraire et plus encore… Née en 1838 à Saint-Pétersbourg, elle apprit très tôt plusieurs langues étrangères, parmi lesquelles le français et l’anglais. C’est elle qui familiarisa le lecteur russe avec les œuvres d’Émile Zola, de Guy de Maupassant, de François Rabelais, de George Elliot et de Louisa May Alcott. Elle fit les premières traductions de quelques oeuvres de Jean-Jacques Rousseau, de Victor Hugo, de Gustave Flaubert et d’Heinrich Heine. Elle est, en outre, l’autrice (ou co-autrice principale) d’un imposant dictionnaire allemand-russe en deux volumes, paru en 1877. L’article se concentre notamment sur ses liens étroits avec Zola et son interprétation de Rabelais, auquel elle attribuait une place particulière. Il s’appuie sur des documents conservés aux Archives centrales d’État de la littérature et de l’art de Saint-Pétersbourg et au département des manuscrits de l’Institut de littérature russe.