Cet article, qui s’inscrit dans le champ de la sociologie des mouvements sociaux, se penche sur les vagues de manifestations en Géorgie entre février 2022 et l’été 2024, précédant une phase de consolidation autoritaire du pouvoir. À la veille de ce basculement, le but de ce travail est de mettre en lumière les aspects clés d’une société postsoviétique fracturée en pleine mutation. Cette période charnière se caractérise par une intensification des actions collectives contestataires qui agissent comme révélatrices des tensions géopolitiques qui traversent le pays. En s’appuyant sur le cadre théorique des critical junctures, l’article explore comment ces mobilisations cristallisent la fracture entre les aspirations de la population et la réorientation diplomatique du gouvernement. Il s’agit notamment d’examiner l’émergence de pratiques contestataires renouvelées, telles que l’usage symbolique de l’Europe et de l’Ukraine ou la défiance de la représentation envers les élites politiques traditionnelles. En outre, se focaliser sur les dynamiques de la société civile avant l’entrée en vigueur de la loi sur les « agents de l’étranger » permet de documenter les nuances d’une résistance confrontée à un verrouillage institutionnel annoncé.
Cet article analyse la crise et la recomposition de l’impérialisme russe dans la question bessarabienne après la Révolution de 1917. Il met en lumière le paradoxe du discours soviétique, officiellement anti-impérialiste, qui combine l’effondrement de l’ancien empire et la territorialisation d’une idéologie. L’action du Komintern et l’instrumentalisation du principe d’autodétermination des peuples permettent à l’URSS de transformer son projet impérial en un modèle idéologique à vocation universaliste. L’étude du conflit bessarabien et de ses prolongements diplomatiques, idéologiques et insurrectionnels pendant l’entre-deux-guerres, jusqu’à l’échec de la révolte de Tatar Bunar en 1924, illustre comment l’URSS a tenté de projeter son expansion révolutionnaire dans la région. Cette analyse éclaire la spécificité d’un impérialisme soviétique renouvelé, masqué derrière la rhétorique de libération nationale et sociale.
À travers le cas de Timișoara, cet article s’intéresse aux processus de mémorialisation de la Révolution de 1989 en Roumanie. Dans quelle mesure la rupture avec le communisme est-elle mise en récit dans une logique commémorative, mais aussi à des fins politiques, identitaires voire touristiques et économiques ? Les lieux de mémoire de la Révolution ont d’abord joué un rôle dans la construction de la mémoire dominante de l’événement à Timișoara, basée sur la commémoration des victimes, l’héroïsation des révolutionnaires et la célébration de la rupture avec le communisme. Au cœur des rhétoriques identitaires locales et des politiques de marketing urbain, ce récit se heurte cependant aux désillusions qui ont suivi la chute du socialisme en Roumanie et est fragilisé par les conflits entre différents acteurs (associations commémoratives, anciens révolutionnaires, acteurs publics, habitants, touristes, jeunes…). Ainsi, on observe l’émergence de paysages mémoriels alternatifs voire de contre-mémoires, qui témoignent de la persistance de compétitions mémorielles vives dans le contexte postsocialiste roumain.
Le « continuum de crises » amorcé dans l’Empire russe par la Première guerre mondiale a engendré des bouleversements inédits dans l’ordre socio-économique, à commencer par des pénuries de produits de consommation quotidienne, comme le thé. En retraçant la manière dont les autorités bolcheviks ont tenté de reprendre le contrôle sur l’approvisionnement et la distribution de ce produit, j’essaie de comprendre comment, à l’intersection de politiques économiques fortement influencées par l’idéologie marxiste et de considérations pragmatiques liées au fonctionnement du commerce international, s’est formé un corpus d’idées et de pratiques administratives originales. Je m’intéresse également à la façon dont les simples citoyens ont composé avec la pénurie, via d’autres pratiques qui révèlent la place particulière du thé dans leur vie émotionnelle et matérielle.
Dès son installation en Russie en 1904, la firme Pathé frère occupe une place majeure dans le domaine cinématographique du pays. Le grand succès de la firme française est soudainement mis à l’arrêt par l’arrivée des bolcheviks en 1917. À quel moment Pathé décide-t-elle de partir de Russie ? Comment le départ est-il organisé ? Que devient l’empire russe de Pathé après la nationalisation par les bolcheviks ? Curieusement, la dernière période de l’histoire de Pathé frères en Russie reste la plus mystérieuse. Les documents d’archives qui aident à l’écrire sont peut-être relativement modestes, mais ils sont issus des deux côtés, russe et français. En les croisant, on peut essayer de combler les lacunes factuelles existantes et reconstituer la logique du départ de Pathé du sol russe.
À partir de 53 entretiens menés entre 2022 et 2024 auprès de 35 familles, cette contribution esquisse une typologie de ruptures territoriales (barriérisation, bifurcation, annexion) induites par la première décennie de la guerre russo-ukrainienne. Elle s’intéresse aux familles dont les membres se trouvaient déjà dispersés entre l’Ukraine et la Russie, ou se sont retrouvés séparés par la ligne de front en Ukraine. Elle montre à travers quelques cas comment la guerre a transformé une frontière poreuse en ligne de séparation hermétique, et comment des appartenances étatiques longtemps contingentes pour le groupe sont devenues non négociables, reconfigurant durablement les liens familiaux transnationaux.
En 1980, l’exil forcé de Vladimir Voïnovitch consacre la rupture définitive entre l’auteur et le régime communiste, après son exclusion de l’Union des écrivains en 1974 pour son engagement en faveur des droits de l’homme et ses publications à l’étranger. Pourtant, cet exil en Allemagne ne marque pas une rupture totale avec l’URSS : Voïnovitch y devient un ambassadeur ou plutôt anti-ambassadeur entre deux mondes. Dans L’Union soviétique antisoviétique (1985), il dresse un véritable abécédaire de la vie quotidienne en URSS, tout en relatant ses échanges avec des citoyens occidentaux. Publié en anglais en 1986 puis réédité en Russie postsoviétique en 1994, l’ouvrage s’adresse à des lectorats multiples : il éclaire les Soviétiques sur les réalités de l’exil, informe les Occidentaux sur le quotidien sous le communisme, et propose aux lecteurs postsoviétiques une microhistoire des relations est-ouest. Cette œuvre transforme ainsi la rupture de l’exil en un espace de dialogue entre blocs opposés. Cet article retrace d’abord l’histoire conflictuelle de Voïnovitch avec le pouvoir soviétique et la genèse du recueil, avant d’analyser comment l’œuvre interagit avec ces lectorats pluriels.
Cet article propose une lecture de Résurrection (1899) comme mise en crise conjointe du paradigme judiciaire de la réparation et de son équivalent narratologique (réparation comme dénouement), en montrant que Tolstoï substitue à l’horizon restauratif une pensée de la rupture sans compensation. L’étude documente une histoire littéraire des tribunaux russes post-réforme (1864) comme lieux de perte de sens : les infractions au droit positif (condamnation, cassation) demeurent irrésolues et même neutralisées dans la clôture, tandis que les seules « transformations » relèvent de conversions extra-légales. Mobilisant Gustafson et une typologie chrétienne des idéologies du renouveau (Ladner), l’article nuance une lecture rétrospective de la « résurrection » comme retour à l’innocence : elle est rupture avec l’ordre, orientée vers l’avenir. Puis, la critique se déplace sur le plan du médium linguistique : puisque procès et roman sont également des opérations verbales, Résurrection exhibe l’impuissance du verbe pris dans des « structures de péché » institutionnelles, jusqu’à faire du roman un espace d’autodissolution du logos. Cette infécondité mimétique est contournée par une lecture performative du texte comme indice d’un repentir auctorial (zaduševnost’), où la dynamique restaurative vise l’auteur plus que le monde, tout en restant contrariée par une contre-intrigue de séparation et d’exode, d’où la figure d’un « tribunal contrarié » : l’action du tribunal fictionnel sur l’institution judiciaire est brouillée par un ensemble de forces narratives et théoriques, qui emportent le roman ailleurs.
Dans les années 1920 et 1930, la peintre Zofia Stryjeńska (1891-1976) évolue dans les milieux artistiques de Cracovie et de Varsovie. Elle fréquente les artistes de l’avant-garde, les formistes et les kapistes, mais elle se positionne en rupture avec eux. La lecture de son journal intime, Chleb prawie że powszedni. Kronika jednego życia [Du pain presque quotidien. Chronique d’une vie], nous livre un témoignage sur les processus de création au sein de ces groupes. À force de repousser toujours plus les limites, quelles étaient encore les expérimentations à tenter ? Quelles sont les critiques que l’artiste formule-t-elle devant leur production ?
Cet article analyse le rôle de la métaphore conceptuelle dans la représentation de la rupture avec le pays d’enfance au sein de la littérature autobiographique d’écrivains russophones exilés aux États-Unis entre les années 1970 et 1990. Il montre comment l’expérience d’un départ perçu comme irrévocable, est structurée par des schémas métaphoriques récurrents qui donnent sens à la séparation géographique et identitaire. L’étude de la métaphore de l’exil comme mort symbolique, dans les œuvres de Vassili Axionov, Pavel Lembersky et Vadim Mesyats, met en évidence le motif des funérailles : le départ y est figuré comme un enterrement, où l’absence d’agentivité du « défunt » souligne la dimension subie et définitive de la rupture, malgré une tonalité ironique marquée. Chez Édouard Limonov et Elena Litinskaya, le départ est conceptualisé comme une évasion. L’emploi de verbes associés à la fuite transforme l’émigration en sortie de prison et inscrit la rupture dans une perspective de libération. L’analyse du passage de la frontière dans l’œuvre d’Alexandre Guenis montre enfin que celle-ci fonctionne comme un seuil symbolique entre deux mondes. La rupture y revêt une dimension à la fois spatiale, existentielle et métaphysique, articulant perte et reconstruction. Ainsi, les métaphores de la mort et de la fuite transforment une rupture individuelle en une poétique de l’exil nourrie par la mémoire collective et l’intertextualité.
Dans A Woman’s Empire: Russian Women and Imperial Expansion in Asia, Katya Hokanson, professeure associée de littérature russe et comparée à l’université de l’Oregon, interroge le rôle des femmes dans l’expansion russe en Asie centrale au XIXe siècle.
Cet ouvrage de Jules Sergei Fediunin, préfacé par Stéphane Audoin-Rouzeau, traite d’un sujet d’une brûlante actualité, que le lecteur occidental méconnaît encore trop souvent dans sa complexité : les nationalismes russes, ferment de la guerre russo-ukrainienne.
Benjamin Deruelle, le directeur de publication, s’emploie avec l’aide de nombreux historiens spécialistes à démontrer que les différentes composantes du champ historique (récits, sources, historiographies…) ont toujours fait l’objet d’instrumentalisations pour appuyer les entrées en guerre – dans la lignée de la célèbre expression du géographe Yves Lacoste : « l’Histoire sert à faire la guerre ». C’est en tout cas la principale thèse défendue tout au long des pages. Loin de se vouloir moralisateur en affublant l’historien d’une quelconque responsabilité, l’ouvrage de Benjamin Deruelle se veut avant tout érudit et pédagogue.
L’article explore la fondation de la bibliothèque russe Tourguenev à Paris ainsi que l’origine du mythe qui l’entoure. Malgré son nom, il est généralement admis que son fondateur est le célèbre révolutionnaire German Lopatine. Une réévaluation de mémoires et de témoignages inédits a permis de retracer les circonstances qui ont conduit à l’idée de cette bibliothèque, émanant de différents milieux de la communauté russophone de Paris, y compris des étudiantes en médecine radicalisées du cercle des Tchaïkovski et des cercles artistiques. Ce groupe de jeunes femmes, soutenues par Tourgueniev, a réussi à ouvrir un premier cabinet de lecture. Cependant, cette diversité transgressive initiale a été oubliée, le rôle de Tourgueniev s’est estompé pour devenir symbolique, tandis que la docteure Nadejda Skrovortsova et la cantatrice Maria Gay ont été anonymisées, substituées par l’image convenablement masculine du fondateur révolutionnaire.
Au début des années 1920, une minorité d’émigration d’environ 300 personnes : les Karaïms de Crimée, s’exila en France, dans la première vague de l’émigration russe. Environ 50 Karaïtes de Constantinople se joignirent à eux, à la suite de l’avènement de la Turquie de Mustafa Kemal en 1924. Durant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1944), la communauté des Karaïms, disséminée dans toute l’Europe, fut plongée dans la tourmente des persécutions raciales et de l’antisémitisme. Avec l’aide de l’Association des Karaïmes à Paris, qu’ils avaient fondé en 1923, les Karaïms de France s’engagèrent dans une lutte collective pour sauver leur vie, dont l’enjeu fut la démonstration de leur identité, face à deux administrations infâmes : la Gestapo et le Commissariat général aux questions juives. Nous suivons le cours de cette page d’histoire bouleversante à travers le récit inédit de Simon Kazas, alors président de l’Association des Karaïmes à Paris.
Cet article vise à examiner les représentations du quotidien de la guerre russo-ukrainienne dans l’est de l’Ukraine à travers la pièce de théâtre documentaire intitulée Mauvaises routes de Natalka Vorojbyt. L’analyse se concentre sur les situations de la vie quotidienne exposées dans la pièce, ainsi que sur la mutation du langage en temps de guerre. L’article met également en évidence les représentations du corps, en particulier le corps féminin confronté aux ravages de la guerre. L’analyse de ces éléments dans l’œuvre de Vorojbyt permet de comprendre le rôle des productions dramaturgiques contemporaines dans le développement du nouveau drame ukrainien.
Cet article analyse les représentations du sujet féminin et de la guerre qui se déploient dans trois écrits poétiques d’Elena Fanaïlova, autrice et journaliste russe contemporaine. L’article montre que, en recourant aux différentes stratégies de narration et de symbolisation, Fanaïlova met en scène la guerre comme une émanation essentielle de la société russe soviétique et post-soviétique, dont la cohésion est fondée par une expérience collective de la violence militaire et civile. Dès lors, la binarité des genres cesse d’être dans son œuvre un antagonisme structurant pour la représentation de l’individu et de son expérience. Ancrant ses personnages féminins dans l’espace socio-politique de la Russie actuelle, Fanaïlova remet en cause la perception de la violence comme d’un monopole univoquement masculin, ce qui distingue la poétesse de certaines écrivaines notoires de la littérature russophone post-soviétique.
L’article analyse trois œuvres pour enfants et adolescents parues en Russie entre 2018 et 2023, et qui relatent la guerre en Ukraine, avant ou après le 24 février 2022, perçue par un narrateur enfant. Ces œuvres s’inscrivent dans la tradition, récente en Russie, du récit où l’enfant joue le rôle de témoin de traumatisme historique. Portant sur l’actualité et soumises à la censure, elles brouillent les pistes géographiques : les personnages témoins évoluent dans des univers – à la fois anonymes et reconnaissables – déchirés par la destruction et la mort, cette dernière n’étant toutefois pas physiquement décrite. Ces textes, montrant la guerre à hauteur d’enfant, permettent de mettre la focale sur les changements de la vie quotidienne, sur le glissement d’objets familiers et d’actions coutumières vers l’horreur et l’impensable, que les narrateurs eux-mêmes peinent à saisir, à admettre et à mettre en mots, et encore moins à juger.
Peut-on rire pour s’opposer à une guerre ? En partant de cette question, cet article examine la place et le rôle du rire dans la Russie post-février 2022, en s’intéressant particulièrement au cas des mèmes. Oscillant entre résistance et complaisance, ce phénomène numérique possède un double potentiel : il peut à la fois renforcer et freiner l’opposition de la société russe à l’agression contre l’Ukraine. L’analyse débute par une théorisation des effets possiblement « vertueux » des mèmes, tout en en soulignant les limites. Elle se poursuit par l’étude de deux cas emblématiques : l’action de Lentach, une page de mèmes russe populaire sur les réseaux sociaux depuis le début du conflit, et la controverse judiciaire entourant le mème « Non à la vobla » à la fin de l’année 2022. Bien que les mèmes ne constituent pas un outil central d’opposition à la guerre menée par Poutine, ils contribuent néanmoins à préserver un potentiel de résistance au sein de la société russe.